25 sept. 2007

Article publié dans
le magazine Afrique Liberté, n°3, Septembre 2007
.
.
.
Après le Discours de Dakar
et la réaction de M. Achille Mbembe…



Entre «rupture» et «transcendance»

Pour en finir avec une gigantesque imposture




Ce qui nous broie aujourd’hui,
c’est une logique historique que nous avons créée de toutes pièces
et dont les nœuds finiront par nous étouffer
[1].

Albert Camus



Sorti vainqueur de l’élection présidentielle, M. Sarkozy a défini dans son désormais fameux Discours de Dakar, en juillet dernier, sa vision des « nouveaux » rapports franco-africains.

Réagissant à ce discours dans une tribune qui a fait grand bruit ("L'Afrique de Nicolas Sarkozy", août 2007), M. Mbembe a fustigé ce que la « franchise » et la « sincérité » du nouveau président français révèlent « au grand jour » et « qui, jusqu’à présent, relevait du non-dit, à savoir qu’aussi bien dans la forme que dans le fond, l’armature intellectuelle qui sous-tend la politique africaine de la France date littéralement de la fin du XIXe siècle[2] ».

Comme j’ai eu l’occasion de le dire publiquement à M. Mbembe lors de sa conférence au Club Millénium, à Paris, le 30 août 2007, j’observe qu’au-delà des polémiques et des apparences, le grand intellectuel africain et le chef de l’Etat français, loin d’être en désaccord sur tout, sont parfaitement en phase sur un point essentiel. L’un comme l’autre adhèrent à l’histoire officielle de la Ve République.

Or, incontestablement, il convient aujourd’hui de définir d’urgence les conditions d’une politique africaine aux enjeux cruciaux. Et sans doute, s’il veut échapper aux ornières du passé, le nouveau président de la République devra se doter, en ce domaine, d’un nouveau regard. Ses interlocuteurs africains, aussi.

Quel pourrait être ce nouveau regard ? Au seuil d’un quinquennat placé, nous dit-on, sous le signe de la « rupture », je voudrais proposer quelques pistes…

* * *

Aujourd’hui, politiquement parlant, la situation conjointe de l’Afrique et de la France est-elle le fruit de la volonté des peuples ?

Oui, du moins si l’on s’en tient à l’histoire officielle à laquelle souscrivent, semble-t-il, aussi bien M. Mbembe que M. Sarkozy.

Selon cette version officielle qui domine sans partage, depuis un demi-siècle, le champ historiographique, après la Seconde Guerre mondiale, les peuples d’Afrique aspiraient à l’indépendance. Au prix d’un âpre combat politique voire insurrectionnel mené au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes », leurs leaders seraient parvenus à obtenir de la Métropole qu’elle consente à procéder à la décolonisation.

Or, comme j’ai cherché à le montrer dans mon livre[3], les choses se sont passées de façon très différente.

Après la Seconde Guerre mondiale, la plupart des leaders d’Afrique subsaharienne n’aspiraient pas à l’indépendance, mais revendiquaient l’égalité politique pleine et entière[4].

Une telle réforme aurait conduit à une métamorphose du peuple français. Le Parlement s’en serait trouvé largement marqué, tout comme le gouvernement. A terme, le président de la République aurait probablement été un « homme de couleur ».

Par ailleurs, et c’est l’autre changement que cette réforme aurait entraîné, le sort des hommes politiques étant désormais suspendu à la sanction des urnes de tous les citoyens, y compris des citoyens d’Afrique, l’exploitation colonialiste n’aurait pu perdurer. La justice sociale se serait, corrélativement, imposée[5].

Refusant cette triple métamorphose de la France – métamorphose du peuple français, métamorphose du Parlement et du gouvernement, métamorphose sociale par abolition du colonialisme grâce à la démocratie réelle – la majorité de la classe politique métropolitaine choisit d’organiser la décolonisation, c’est-à-dire, en réalité, la rupture institutionnelle de la Métropole et de ses territoires africains.

De la sorte, le gouvernement métropolitain sépara le peuple français en deux entités, l’européenne et l’africaine – cette dernière entité étant elle-même fragmentée, balkanisée, au grand dam, en particulier, de Léopold Sédar Senghor[6].

* * *

Or comment les peuples vécurent-ils ce chambardement, et y souscrivirent-ils ? Dans les faits, le divorce fut imposé aussi bien aux populations africaines que métropolitaines, qui y était majoritairement hostiles.

La population métropolitaine était en effet attachée à l’unité de l’Empire, que la IIIe République avait exaltée pendant trois quarts de siècle. Convaincue du patriotisme des populations ultramarines par le sacrifice suprême qu’elles avaient consenti pendant les deux guerres mondiales, l’opinion métropolitaine était, si l’on en croit les sondages de l’époque, favorable à l’octroi de la citoyenneté française pleine et entière aux populations de l’Outremer. D’ailleurs, force est de constater que l’octroi de cette citoyenneté aux populations nègres des Quatre Communes du Sénégal à la faveur de l’action de Blaise Diagne pendant la Grande Guerre, de même que la départementalisation concédée aux quatre « Vieilles colonies » (Martinique, Guadeloupe, Guyane et Réunion) en 1946, ne soulevèrent ni protestation ni objection dans les rangs du peuple métropolitain.

Quant aux populations africaines, en dépit des innombrables crimes et scandales du colonialisme, leur attachement à la France et à la République demeurait ardent, voire passionnel. Aussi bien, pour pouvoir imposer l’indépendance aux peuples des Etats membres de la Communauté française créée en 1958, peuples dont la consultation par référendum était jusque-là imposée, sur ce point, par la Constitution (titre XII, article 86), le gouvernement français procéda in extremis à une modification constitutionnelle (loi 60-525, votée en mai-juin 1960[7]), afin d’esquiver les référendums imposés jusque-là par la Constitution. Fait important : au sujet de cette modification qui dénaturait les institutions et permettait d’esquiver la voix des peuples, le Conseil d’Etat émit un avis défavorable (26 avril 1960), avis dont le gouvernement ne tint aucun compte.

Dans le même esprit, lorsque le Gabon, dont les populations étaient massivement hostiles à l’indépendance, demanda sa départementalisation en 1960, Paris la lui refusa vertement[8]. Est-ce à dire que les autorités métropolitaines craignaient un effet de « contagion », immédiat ou ultérieur ?

Quoi qu’il en soit, on le voit, la décolonisation franco-africaine, au contraire de la thèse diffusée de façon exclusive par l’Histoire officielle depuis un demi-siècle[9], fut essentiellement imposée aux populations africaines et métropolitaines.

* * *

Par la suite, lorsque la décolonisation fut un fait accompli, un large consensus affirma que l’Afrique noire avait réclamé avec force son indépendance, au nom du « droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

La revendication fondamentale de nombre d’Africains, l’égalité politique dans la République, fut frappée du sceau de l’amnésie officielle. L’attachement, complexe et puissant, qu’éprouvaient tant de femmes et d’hommes d’Afrique pour la France, devint tabou.

Les Africains furent renvoyés, de façon exclusive, à leur « africanité », leur pernicieuse part de « francité » devant désormais céder le pas, afin de conjurer tout retour éventuel à une dangereuse revendication d’unité franco-africaine. Enfin, les figures historiques de l’indépendantisme, bien que minoritaires, furent exaltées et érigées en modèles, et surtout présentées comme seules représentantes de la volonté populaire.

* * *

Il y aurait beaucoup à dire sur les traumatismes que cette mutation provoqua chez les Africains aussi bien que chez les Métropolitains.

On mesure aujourd’hui l’ampleur du désastre que la décolonisation fallacieuse et son corollaire néocolonialiste ont engendré, en Afrique d’abord, mais aussi, à plus long terme, en Métropole.

L’Afrique, qui a fait, la première, et c’est aisément compréhensible, les frais du divorce, n’en finit pas d’endurer les affres du sous-développement et de la tyrannie, de la guerre civile, de l’extrême misère et des maladies.

La France, de son côté, n’est plus épargnée. En abandonnant ses populations et ses territoires africains, elle a hypothéqué son statut de superpuissance. En s’amputant d’une partie d’elle-même, en trahissant l’idéal républicain, elle a ébranlé son unité et perdu la foi en son modèle. Désormais menacée de déclin économique et de fragmentation communautariste, elle étouffe d’une mauvaise conscience jamais digérée, à cause de péchés jamais avoués.

Malgré ce sombre tableau, en dépit de tous les efforts qui furent déployés pour convaincre les populations africaines et métropolitaines du bienfondé de leur séparation, des affinités demeurent. La plupart des Français déplorent à l’occasion les malheurs de l’Afrique, et approuvent chaque fois que leur gouvernement prend une initiative en faveur du continent noir. Parallèlement, bien que les sentiments francophobes se développent de manière inquiétante en Afrique, les sentiments francophiles y demeurent vivaces, en particulier dans l’Afrique profonde – nombre d’Africains, jusqu’au fond de la brousse, considèrent encore aujourd’hui la France, en quelque manière, comme leur pays.

* * *

Nous sommes les tristes héritiers de cette stratégie et de la vision tronquée de l’histoire qui l’accompagna.

Pour les Français comme pour les Africains, il est aujourd’hui grand temps d’accomplir une juste et saine « révolution », dont ne sortiront pas intactes certaines idoles.

Après avoir dit la vérité, toute la vérité, sur la décolonisation, en osant mettre en lumière ses dessous les plus inavouables, il faudra, sans rien taire des heures atroces du colonialisme, accorder aux pages d’amour de la colonisation franco-africaine toute la place qu’elles méritent dans les livres d’histoire.

Alors seulement un projet concret, ferment de réconciliations profondes, pourra prendre corps, dans une identité plurielle crânement assumée sur deux continents. De riches retrouvailles placées sous le signe de l’enseignement, du développement et de la justice sociale, de la culture, de la République laïque et de la démocratie ; toutes forces garantes les unes des autres, au nord comme au sud de la Méditerranée. Pour l’Afrique autant que pour la France.

M. Sarkozy, président de la République française et chantre de la « rupture », et M. Mbembe, grand intellectuel africain épris du « champ de la transcendance », seraient bien inspirés d’y réfléchir…

Alexandre Gerbi


[1] Actuelles I, « Vers le dialogue », 1946, in Essais, Ed. Gallimard, nrf-La Pléiade, 1965, p. 349.
[2] Tribune publiée dans Le Messager, le 1er août 2007.
[3] Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, Imposture, refoulements et névroses, Ed. L’Harmattan, Paris, 2006.
[4] Emile-Derlin Zinsou, leader politique du Dahomey, aujourd’hui le Bénin, dont il fut président de juillet 1968 à décembre 1969, expliquait en 1985 : « (…) Les leaders politiques africains avaient en commun ceci : ils souhaitaient tous ardemment, la guerre terminée, une mutation profonde du sort de l’Afrique (…). La profession de foi, la revendication fondamentale n’était pas l’indépendance : aucun de nous ne la revendiquait. Nous réclamions, par contre, l’égalité des droits puisque nous avions les mêmes devoirs jusques et y compris celui de donner notre sang pour la France. (…) La bataille pour l’égalité, pour les droits égaux pour tous, était l’essentiel du combat politique. Mais cette égalité inscrite dans la devise républicaine n’allait pas de soi, en ce qui concerne son application intégrale, dans l’esprit des colonisateurs. Une politique coloniale intelligente, prospective, suffisamment ouverte sur l’avenir, qui aurait conduit les peuples coloniaux à la jouissance des mêmes droits que ceux de la métropole, à l’application des mêmes lois, des mêmes règles à tous, aurait certainement modifié le destin de la colonisation. » In La décolonisation politique de l’Afrique, in La Décolonisation de l’Afrique vue par des Africains, Ed. L’Harmattan, 1987, pp. 32-33.
[5] Comme le note Simon Mougnol : « L’intégration des pays de l’Empire installait leurs habitants dans la démocratie française, et la démocratie a l’inconvénient d’obliger les gouvernants à un minimum de prise en compte des desiderata de leurs administrés (…) », in Pour sauver l’Occident, Ed. L’Harmattan, pp. 196-197.
[6] Voir notamment Charles-Robert Ageron, Histoire de la France coloniale 1914-1990, Armand Colin, 1990 et Henri Grimal, La décolonisation de 1919 à nos jours, Ed. Complexe (Ed. Armand Colin, 1965).
[7] « Loi constitutionnelle n° 60-525 du 4 juin 1960, tendant à compléter les dispositions du titre XII de la Constitution ».
« Article unique.
I.-Il est ajouté à l’article 85 de la Constitution un alinéa ainsi conçu :
« Les dispositions du présent titre peuvent être également révisées par accords conclus entre tous les États de la Communauté ; les dispositions nouvelles sont mises en vigueur dans les conditions requises par la constitution de chaque État. »
II.- Il est ajouté à l'article 86 de la Constitution des alinéas 3, 4 et 5 ainsi conçus : « Un État membre de la Communauté peut également, par voie d'accords, devenir indépendant sans cesser de ce fait d'appartenir à la Communauté. « Un État indépendant non membre de la Communauté peut, par voie d'accords, adhérer à la Communauté sans cesser d'être indépendant. « La situation de ces États au sein de la Communauté est déterminée par des accords conclus à cet effet, notamment les accords visés aux alinéas précédents ainsi que, le cas échéant, les accords prévus au deuxième alinéa de l'article 85. »
Les autorités françaises présentèrent ce chambardement constitutionnel comme un ajustement visant à faciliter l’entrée de nouveaux territoires dans la Communauté. En réalité, quelques mois plus tard, cette modification, en particulier la première partie de l’alinéa 2 de l’article 86 (surligné par nous en gras), rendit surtout possible le démantèlement de ladite Communauté en empêchant les peuples d’entraver, par leurs suffrages, le processus…
[8] Le général de gaulle confia à Alain Peyrefitte : « (...) Au Gabon, Léon M'Ba voulait opter pour le statut de département français. En pleine Afrique équatoriale ! Ils nous seraient restés attachés comme des pierres au cou d'un nageur ! Nous avons eu toutes les peines du monde à les dissuader de choisir ce statut. Heureusement que la plupart de nos Africains ont bien voulu prendre paisiblement le chemin de l'autonomie, puis de l'indépendance », Alain Peyrefitte, C'était de Gaulle, t. 2, Fayard, 1994, p. 458. Voir également Mémorial du Gabon, sous la direction de Louis-Barthélémy Mapangou, Genève, 1985, t. 1, p. 34.
[9] Ce que nous appelons « l’Histoire officielle de la Ve République » ou « Idéologie de la Séparation », qui est aussi « l’Idéologie ou l’Histoire officielle mondiale de la seconde moitié du XXème siècle » telle qu’elle est présentée depuis une cinquantaine d’années au grand public... Voir Histoire occultée de la décolonisation franco-africaine, op. cit., p. 10 et sq.